Instructions divines et comment les ignorer – Pourquoi l’histoire de l’humanité est une chronique d’interdits transgressés

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Une tentation récurrente traverse la mythologie classique et le folklore : enfreindre un interdit, surtout lorsqu’il est formulé clairement. Si un dieu, une magicienne, un terrible souverain des Enfers ou un ingénieur crétois te dit « Tu peux faire tout ce qui te passe par la tête, mais ne fais pas X », tu peux parier que le mortel en question fera précisément X, presque toujours avec des conséquences désastreuses.

C’est la grande tragédie – ou la plus grande comédie – de la condition humaine. Dans le système d’exploitation olympien, les interdits semblent souvent fonctionner comme des appâts psychologiques irrésistibles. Les Grecs avaient un mot pour désigner la curiosité indiscrète, l’envie de mettre son nez là où l’on n’a rien à faire : periergia. En latin, un terme apparenté est curiositas ; Plutarque décrit la curiosité indiscrète comme une maladie de l’âme.

Aujourd’hui, nous allons passer en revue quelques-uns des cas les plus désastreux de non-respect des conditions d’utilisation dans les mythes : des mers de l’Odyssée aux cavernes des Enfers, les personnages semblent souffrir d’une inattention chronique aux panneaux « ACCÈS INTERDIT ».

1. L’outre d’Éole – le soupçon qui fit rebrousser chemin à la flotte

Pour comprendre jusqu’où le manque de maîtrise de soi peut faire échouer un plan à deux doigts de la réussite, il suffit de relire le chant X de l’Odyssée. Ulysse et ses compagnons arrivent sur l’île flottante d’Éolie. Éole, gardien des vents, se montre incroyablement hospitalier et décide d’offrir à Ulysse un cadeau d’une praticité stupéfiante : il enferme tous les vents tempétueux, sombres et contraires dans une solide outre en peau de bœuf, nouée d’un cordon d’argent brillant. Il ne laisse à l’extérieur que le souffle doux de Zéphyr, réglé avec précision pour pousser la flotte droit vers les côtes d’Ithaque.

La « politique d’entreprise » d’Éole est toutefois moins explicite qu’on ne le raconte souvent : le texte d’Homère ne formule aucun ordre de ne pas ouvrir l’outre. Éole en scelle l’ouverture avec un cordon d’argent et la remet à Ulysse ; les compagnons ignorent ce qu’elle contient.1

Pendant neuf jours et neuf nuits, la traversée se déroule comme dans un rêve. La flotte est si proche d’Ithaque que les feux allumés par les bergers sur le rivage sont déjà visibles à l’œil nu. La mission est accomplie à 99,9 %. Et c’est là que le court-circuit de la méfiance et de la paranoïa se produit. Épuisé par neuf jours à la barre sans dormir, Ulysse tombe dans un profond sommeil.

Les compagnons, tenus dans l’ignorance par leur propre capitaine, échangent des regards et se lancent dans des spéculations de comptoir sur le contenu de l’outre. Homère raconte qu’en voyant Ulysse revenir de Troie chargé de butin alors qu’eux rentrent les mains vides, ils soupçonnent que l’outre contient de l’or et de l’argent, et décident de l’ouvrir.2

La fin est tristement célèbre : une fois le nœud d’argent défait, les vents s’échappent de l’outre et déclenchent une tempête qui repousse les navires jusqu’aux rivages d’Éolie. Quand Ulysse retourne demander de l’aide à Éole, le souverain le chasse sans ménagement, le traitant d’homme haï des dieux. La morale ? Un accès de cupidité et de curiosité a effacé neuf jours de navigation parfaite et condamné la flotte à des années d’errance.

2. « Ne touchez pas aux vaches » – les vaches du Soleil et le buffet le plus cher de l’histoire

Si l’outre d’Éole montre les dégâts que peut causer la curiosité économique, l’épisode des vaches du dieu Soleil, Hypérion, montre comment un estomac vide peut l’emporter sur tout interdit religieux et même sur l’instinct de conservation.

L’avertissement n’a pas été donné une seule fois : il a été répété jusqu’à l’écœurement, avec des conséquences impossibles à mal comprendre. D’abord le devin Tirésias, aux Enfers, puis la magicienne Circé avaient dit la même chose à Ulysse : en arrivant sur l’île de Thrinacie (la Sicile), vous verrez les beaux troupeaux sacrés du dieu Soleil. Des vaches et des brebis immortelles, blanches comme la neige. Si vous les laissez intactes, vous rentrerez à Ithaque. Si vous touchez ne serait-ce qu’à l’une d’elles, le navire sera détruit et tous vos compagnons mourront.3

Conscient de la fragilité morale de ses hommes, Ulysse essaie même d’éviter de débarquer sur l’île. Mais Euryloque, porte-parole de l’estomac de l’équipage, proteste : les marins sont fatigués, il fait nuit, il leur faut une halte. Ulysse cède, mais fait jurer solennellement à tous que personne ne touchera aux troupeaux et qu’ils se contenteront du pain et du vin offerts par Circé.

Puis intervient la force majeure : pendant un mois entier, un Notos furieux empêche les navires de reprendre la mer. Les provisions s’épuisent. Les marins commencent à manger des oiseaux, des poissons, des racines jusqu’à ce que la faim devienne insupportable. Pendant qu’Ulysse s’isole pour prier et, comme on pouvait s’y attendre, s’endort, Euryloque convoque une assemblée séditieuse et prononce un discours à la logique spécieuse et éblouissante :

« Écoutez-moi, compagnons ! Toutes les morts sont odieuses aux pauvres mortels, mais mourir de faim est le sort le plus misérable de tous ! Allons, prenons les plus belles vaches du Soleil et sacrifions-les aux dieux. Si le Soleil se met en colère pour ses vaches aux cornes droites et veut couler notre navire, je préfère mourir noyé d’un seul coup dans les vagues plutôt que de dépérir peu à peu sur une île déserte ! »4

C’est le raisonnement classique du condamné à mort : si je dois mourir de faim aujourd’hui, autant mourir le ventre plein et défier la colère divine demain. Ils abattent les plus belles bêtes. Et la narration d’Homère atteint alors des sommets d’horreur surnaturelle : tandis que la viande rôtit sur les broches, les peaux des vaches mortes se mettent à ramper sur le sol, et la viande embrochée commence à mugir !5

Malgré ce présage terrifiant, les marins poursuivent leur banquet sacrilège pendant six jours. Dès que le navire reprend la mer le septième jour, Zeus tient la promesse faite au dieu Soleil : il lance sur le navire un éclair noir comme la poix, brise le mât, fracasse le crâne du timonier et jette tous les marins à la mer. Le seul survivant, à la dérive sur des débris de planches, est Ulysse. Pourquoi ? Il était le seul à ne pas avoir touché à la viande interdite.

3. « Ne te retourne pas » – Orphée et la première crise de panique amoureuse

Si les deux premiers cas sont provoqués par la cupidité ou la faim, le mythe d’Orphée et d’Eurydice présente la forme la plus tragique et la plus subtile psychologiquement de la transgression : celle que dictent l’angoisse, le doute et le besoin névrotique de tout vérifier de ses propres yeux.

Tu connais l’histoire. Eurydice meurt, mordue par un serpent dans l’herbe. Orphée, le poète suprême, dont la musique fait bouger les pierres et adoucit les bêtes sauvages, accomplit l’impossible : il descend vivant aux Enfers, se présente devant Hadès et Perséphone et chante si bien que les tourments des Enfers s’interrompent (Tantale cesse de poursuivre l’eau ; les Furies pleurent et la roue d’Ixion s’arrête).6 Émus, les souverains des morts lui accordent une grâce exceptionnelle : Eurydice peut remonter sur terre en suivant les pas d’Orphée le long du sentier sombre et difficile qui sort des Enfers.

Mais il y a une condition. Ovide l’énonce explicitement : Orphée doit avancer sans se retourner jusqu’à être sorti des vallées de l’Averne ; sinon, le cadeau sera vain.7 Virgile raconte au contraire le retour d’Eurydice et le geste par lequel Orphée, tout près de la lumière, se retourne et la perd.8

Imagine la scène. Orphée marche devant dans le silence spectral des cavernes souterraines. Il n’entend pas les pas d’Eurydice (les morts sont des ombres impalpables), pas plus qu’il n’entend sa respiration. Plus il approche de la surface, plus la pression psychologique devient intolérable. C’est le piège parfait pour qui aime : une épreuve de confiance aveugle. « Est-elle vraiment derrière moi ? Hadès m’a-t-il trompé ? Et si elle avait trébuché dans le noir ? Et si elle s’était perdue ? »

À un pas de la lumière du soleil, à un centimètre du salut, Orphée cède au besoin de tout contrôler. Ovide décrit son geste comme motivé par la peur de perdre Eurydice et le désir de la voir.9 Il se retourne. Il aperçoit Eurydice pendant une fraction de seconde. Encore dans l’ombre de la caverne, elle lui tend les bras et lui adresse un dernier salut, puis elle est aussitôt aspirée dans la nuit éternelle. On peut aussi lire son geste comme une erreur de jugement : Orphée est déjà au seuil de la lumière et pense le danger écarté ; Eurydice, plus loin derrière, n’est pas encore sortie de l’ombre.

La grandeur tragique d’Orphée tient au fait que sa transgression de la bureaucratie infernale ne semble pas naître d’un égoïsme mesquin ou d’une désobéissance aveugle, mais d’un excès d’amour et de la fragilité de l’esprit humain, incapable de se fier à la parole d’un dieu sans la vérifier de ses propres yeux.

4. « Penser hors de la boîte » – Pandore, Psyché et le syndrome de l’unboxing

Les voici : Pandore et Psyché, deux ambassadrices de choix de l’art antique de l’unboxing.

Dans le mythe de Pandore, raconté par Hésiode dans Les Travaux et les Jours, la jarre (en grec, pithos) apparaît dans le récit du châtiment voulu par Zeus après le vol du feu par Prométhée. Zeus ordonne à Héphaïstos de façonner la première femme, d’une grande beauté et parée des cadeaux de tous les dieux ; le nom de Pandore fait justement allusion à ces présents. Puis il l’envoie épouser Épiméthée, le frère « stupide » de Prométhée, qui réfléchit toujours après les événements.

Pandore apporte la catastrophe, mais pas tout à fait comme on nous l’a raconté à l’école. Dans la version d’Hésiode, il n’y a ni panneau « NE PAS OUVRIR » ni interdit adressé à Pandore. L’avertissement, s’il y en avait un, visait plutôt Épiméthée : Prométhée lui avait recommandé de ne pas accepter de cadeaux de Zeus. Épiméthée accepta bien sûr le présent quand même.

Hésiode raconte en quelques mots que la femme soulève le grand couvercle de la jarre et disperse les maux qu’elle contenait. Maladies, labeurs et souffrances se répandent parmi les humains. Seule l’Espérance (Elpis) reste à l’intérieur, retenue par le couvercle selon la volonté de Zeus.10

La lecture de Pandore qui enfreint un interdit explicite par curiosité est une réinterprétation ultérieure. Hésiode n’explique pas pourquoi Pandore ouvre la jarre ; son motif reste indéterminé.11 Et, connaissant Zeus, on a du mal à croire qu’il s’agissait d’un cadeau parfaitement désintéressé.

Dans le récit d’Apulée, Amour et Psyché, en revanche, l’interdit et la curiosité sont explicites. Apulée le raconte dans ses Métamorphoses12 : pour reconquérir l’amour de Cupidon, Psyché doit accomplir quatre épreuves imposées par Vénus. La dernière la conduit aux Enfers : elle doit rendre visite à Proserpine et rapporter à Vénus une boîte contenant une partie de sa beauté.

La tour parlante à laquelle Psyché demande conseil avant de descendre aux Enfers lui indique le chemin vers le royaume des morts et lui donne un avertissement précis : elle doit apporter la boîte à Vénus sans l’ouvrir ni regarder à l’intérieur.13 Psyché surmonte les périls des Enfers et remonte sur terre avec la boîte intacte. À quelques pas du but, elle cède à la temeraria curiositas. Elle pense qu’un peu de la beauté de Proserpine la rendra plus belle aux yeux de Cupidon et ouvre la boîte ; elle y trouve un sommeil infernal qui la fait tomber comme morte. Seule l’intervention de Cupidon la sauve.14

5. Une clé de lecture – interdit et transgression

Après les outres, les jarres, les histoires d’amour et toutes ces catastrophes, demandons-nous pourquoi tant de récits tournent autour d’un interdit, d’un avertissement ou du franchissement d’une limite.

Pour lire cette dynamique, il peut être utile de rapprocher ces histoires du couple de fonctions décrit par le formaliste russe Vladimir Propp dans Morphology of the Folktale15, dans son analyse des contes merveilleux :

  1. L’interdiction (fonction II) : un personnage reçoit un ordre de ne pas faire quelque chose, par exemple : « Ne sors pas de la maison » ou « N’ouvre pas la porte ».
  2. La transgression (fonction III) : l’interdit est enfreint.

Ici, le couple sert de clé de lecture pour certains épisodes, pas de loi universelle du récit. Propp précise que tous les contes ne présentent pas toutes les fonctions et qu’une transgression peut apparaître sans interdiction explicite. L’histoire de l’outre d’Éole et le passage d’Hésiode sur Pandore montrent aussi qu’un geste capable de changer le cours du récit ne suppose pas toujours un interdit : les compagnons agissent par soupçon, tandis qu’Hésiode ne précise pas ce qui pousse Pandore à ouvrir la jarre. Si Orphée ne se retournait pas, il sortirait de l’Hadès et les deux vivraient heureux jusqu’à la fin des temps en trois lignes. Si les compagnons d’Ulysse n’ouvraient pas l’outre, le voyage vers Ithaque ne prendrait pas cette tournure ; si Pandore ne soulevait pas le couvercle, les maux ne se répandraient pas parmi les humains.

Quand il apparaît, l’interdit divin fonctionne comme un réacteur chimique du récit. C’est la frontière sacrée qui sépare la vie tranquille et ennuyeuse des obéissants de la grande aventure, douloureuse, tragique et héroïque, de l’expérience humaine. En enfreignant l’interdit, l’être humain se trompe, paie un prix terrible et reçoit le châtiment des dieux, mais devient enfin le véritable protagoniste de son destin.

Dans ces histoires, il y a souvent une autre constante : les protagonistes ont presque réussi. Ulysse voyait déjà Ithaque au loin, Orphée la lumière, Psyché la terre, et pourtant la règle est enfreinte à cet instant précis. L’analogie la plus immédiate est celle de l’athlète en tête de la course qui trébuche ou s’arrête à un pas de la ligne d’arrivée. Erreur, distraction ou choix ? Peut-être aimons-nous aussi imaginer des personnages tragiques et romantiques qui s’arrêtent pour penser : « Ah non ! J’y suis presque, j’ai prouvé que je pouvais le faire, mais il y a une condition, une petite condition toute simple, peut-être pour mon bien. Je ne la respecterai pas. »

Accepter le risque de la curiosité

La prochaine fois que tu te trouveras devant un panneau « Interdit de fumer », « Ne pas toucher » ou « Peinture fraîche » et que tu sentiras cette petite tentation perverse d’allonger un doigt pour vérifier si la peinture est vraiment fraîche, souris. Tu n’es pas fou. Tu réponds simplement à l’héritage génétique, culturel et mythologique d’une humanité qui a préféré risquer les foudres de Zeus, les malédictions de Poséidon et le sommeil des Enfers plutôt que de ne pas découvrir ce qu’il y avait dans la boîte.

Nous sommes les descendants des marins qui ont défait l’outre d’Éole, les enfants de la curiosité de Pandore et les frères du doute d’Orphée. Les règles et les avertissements servent à faire fonctionner la société, mais nos glorieuses et désastreuses désobéissances ont rempli les livres d’histoire et transformé notre fragile espèce en le poème le plus fascinant jamais écrit.

Et je n’ai pas encore évoqué le célèbre incident fruitier du Proche-Orient : est-ce le premier interdit divin qui vous soit venu à l’esprit ?

Notes

  1. Homère, Odyssée, X, v. 19-45 : Éole remet à Ulysse l’outre scellée ; les compagnons, soupçonnant qu’elle contient des richesses, décident de l’ouvrir. ↑
  2. Homère, Odyssée, X, v. 38-45. Le discours des compagnons révèle qu’ils soupçonnent l’outre de contenir des richesses. ↑
  3. Homère, Odyssée, XI et XII. Tirésias avertit Ulysse au chant XI ; Circé répète l’avertissement au chant XII. ↑
  4. Homère, Odyssée, XII, v. 340-351. Discours d’Euryloque sur les vaches du Soleil. ↑
  5. Homère, Odyssée, XII, v. 394-396. Le prodige des peaux et de la viande pendant le sacrifice. ↑
  6. Ovide, Métamorphoses, X, v. 40-44 ; Virgile, Géorgiques, IV, v. 481-484. ↑
  7. Ovide, Métamorphoses, X, v. 50-55. ↑
  8. Virgile, Géorgiques, IV, v. 485-493. ↑
  9. Ovide, Métamorphoses, X, v. 56-57. ↑
  10. Hésiode, Les Travaux et les Jours, v. 60-105, trad. Gregory Nagy : Hesiod, Works and Days – Center for Hellenic Studies. ↑
  11. William Hansen, Can interpretations of the Pandora myth tell us something about ourselves? – OUPblog. L’article explique qu’Hésiode ne précise pas le motif de Pandore. ↑
  12. Apulée, Métamorphoses, livres IV-VI. ↑
  13. Apulée, Métamorphoses, VI, 16-20. ↑
  14. Apulée, Métamorphoses, VI, 20-21. ↑
  15. Vladimir Propp, Morphology of the Folktale, première édition en 1928, chap. III. Texte de Propp (PDF). ↑