Le procès de Socrate : la pire stratégie de défense de l’histoire

22 minSatireAucune ironieNiveau de lectureIntermédiaireSources citées10

Comment perdre un procès qu’on était en train de gagner…

Imagine que tu sois assis sur ce banc. Tu as soixante-dix ans et trois citoyens qui te détestent t’accusent d’impiété : Mélétos, Anytos et Lycon. Devant toi, un jury d’environ cinq cents personnes à qui personne n’a expliqué comment voter. La peine requise est la mort. Dans cette salle, une règle non écrite est connue même du prévenu le moins expérimenté : ne donne pas aux jurés une raison de lever le jeton de la condamnation.

Socrate leur en donna trois, l’une après l’autre, et avec soin. Il refusa d’amener ses fils au tribunal pour qu’ils le supplient. Il humilia son accusateur devant tout le monde. Et lorsque la loi lui demanda de proposer une autre peine que la mort, il réclama d’être entretenu aux frais de l’État au Prytanée, comme les vainqueurs des Jeux olympiques. C’était une demande officielle formulée au tribunal, conservée dans un texte que tu peux encore lire.

Tu connais l’issue. Ce que les récits habituels omettent, c’est que l’histoire est incomplète : ils disent que Socrate fut tué pour avoir dit la vérité, mais passent sous silence le fait qu’il alla la chercher au seul moment où elle pouvait lui coûter la vie. Reprenons ses trois coups, un par un, à la lumière du fonctionnement d’un procès athénien. À la fin, tu pourras décider s’il fut un martyr, un suicidé judiciaire ou le premier troll institutionnel de l’histoire : les sources antiques autorisent ces trois lectures et ne sont pas d’accord entre elles.

Pourquoi Socrate fut-il condamné ? Ce que disait l’accusation

Deux chefs d’accusation et un troisième que personne ne pouvait écrire.

Le texte de l’accusation existe encore — ou, plus exactement, Favorinus le cite et affirme que Diogène Laërce l’avait vu affiché dans les archives publiques du Métrôon. Il disait à peu près ceci : « Socrate est coupable de ne pas reconnaître les dieux reconnus par la cité et d’introduire de nouvelles divinités ; il est coupable de corrompre la jeunesse. La peine requise est la mort. » Aucun acte précis, aucune date, aucune victime. Une manière de vivre présentée comme un danger public.

C’est le passage que les résumés scolaires sautent toujours, et il explique pourquoi le procès eut lieu en 399 av. J.-C. Athènes n’est plus la cité de Périclès : elle a perdu la guerre du Péloponnèse, traversé deux régimes de terreur en quelques années et reconstruit sa démocratie dans le sang. L’un des trois accusateurs, Anytos, fut l’un des principaux acteurs de la restauration. Celle-ci comportait une clause précise : les citoyens avaient juré de ne pas se souvenir des torts subis. Ce serment empêchait presque tout règlement de comptes sur ces années-là.

On ne pouvait donc pas poursuivre Socrate pour avoir enseigné à Critias et à Alcibiade — le premier, tyran impitoyable, le second, traître à la cité. On pouvait le poursuivre pour les dieux. Une interprétation influente, mais discutée, voit dans l’accusation religieuse une voie possible pour exprimer des tensions politiques que l’amnistie de 403 rendait difficiles à porter devant les tribunaux. Les sources ne le disent pas explicitement : c’est une inférence, à traiter comme telle. Cela vaut tout de même la peine de s’en souvenir la prochaine fois que quelqu’un te jurera que Socrate est mort uniquement pour avoir philosophé.

Le tribunal sans juge professionnel : pourquoi la deuxième phase était un piège

Voici la clé de toute l’histoire, et ce n’est pas la philosophie : c’est la procédure.

Un procès athénien du IVe siècle av. J.-C. ne ressemblait à rien de ce que tu connais. Pas de juge, pas d’avocat pour parler à ta place (tu te défendais toi-même ; au mieux, tu pouvais faire rédiger ton discours par un logographe), pas d’appel, pas de consignes sur l’interprétation de la loi. Les jurés — des citoyens de plus de trente ans tirés au sort — ne pouvaient même pas discuter de l’affaire entre eux. Ils écoutaient les discours, chronométrés par une clepsydre, puis votaient immédiatement et à bulletin secret. Aucun procès ne pouvait durer plus d’une journée.

Vient ensuite le détail qui fait de cette affaire un cas d’école de négociation avant d’en faire un cas de philosophie. Une fois la culpabilité établie, la peine n’était pas automatique : une procédure à deux propositions s’ouvrait. L’accusation proposait une peine ; le prévenu était obligé d’en proposer une autre, et le jury devait choisir entre les deux. Il ne pouvait ni les modifier, ni inventer un compromis, ni s’arrêter à mi-chemin.

Ce mécanisme s’appelait timēsis et renversait les rôles : la contre-proposition n’était pas une supplique, mais une offre dans une négociation où l’autre partie avait déjà mis la mort sur la table. Si tu proposais une peine trop légère, le jury ne t’acquittait pas : il choisissait la mort, qui semblait raisonnable en comparaison.

Socrate ne fit pas seulement une proposition offensante. Il la fit en sachant que la décision appartenait aux autres.

Premier coup : refuser de demander grâce

Les autres prévenus amenaient leurs enfants pour les faire pleurer. Socrate expliqua pourquoi il ne le ferait pas.

Le spectacle des larmes au tribunal était une pratique courante : le prévenu amenait sa femme et ses enfants, les faisait pleurer devant les jurés et implorait leur pitié. Ça marchait, et les orateurs le savaient. Socrate déclara ouvertement qu’il n’amènerait pas ses enfants pour le supplier. Il trouvait cela honteux et rappela aux jurés qu’ils avaient juré de juger selon les lois, non de faire une faveur à quelqu’un qui les implorait. En somme, il refusait d’utiliser les larmes comme moyen de pression.

Une anecdote illustre mieux que tout argument ce qu’il voulait dire. Selon la tradition antique, Lysias, le plus habile auteur de discours judiciaires d’Athènes, avait préparé pour Socrate une défense toute prête. Celui-ci la lut et répondit : « C’est un beau discours, Lysias, mais il ne me convient pas. »1

À la question « S’il est beau, comment peut-il ne pas te convenir ? », Socrate aurait répondu qu’un beau manteau et une belle paire de chaussures ne lui conviendraient pas davantage. Dans cette salle, la forme comptait et Socrate la rejeta par principe.

La phrase qui clôt la première partie de sa défense est l’aveu le plus lucide de tout le texte, et le moins souvent cité : « Je ne suis pas vaincu par manque de paroles, dit-il, mais par manque d’impudence — et parce que je ne veux pas vous dire ce que vous aimeriez entendre. » En une phrase : j’avais les arguments, pas le ton.

Deuxième coup : faire le procès de l’accusateur

Au lieu de se défendre, il posa des questions. Environ cinq cents personnes virent Mélétos se ridiculiser.

La partie centrale de l’Apologie n’est pas une défense : c’est un contre-interrogatoire. La procédure le permettait : dans un tribunal athénien, celui qui parlait pouvait interroger son adversaire, tenu de répondre. Socrate usa de ce droit jusqu’au bout.

1. L’analogie des chevaux (l’absurdité de l’accusation)

  • Le piège de Socrate : Socrate demanda à Mélétos qui rendait meilleurs les jeunes Athéniens. Pour plaire au jury, Mélétos répondit que tous les Athéniens — les juges, les lois et les citoyens — rendaient les jeunes meilleurs, à une exception près : Socrate, qui les corrompait.

  • L’absurdité : Socrate prit les animaux pour exemple. Dans la réalité, seuls quelques spécialistes — les dresseurs — peuvent améliorer un cheval ; la plupart de ceux qui s’y essaient le gâchent. Était-il vraiment possible que ce soit l’inverse pour les humains ? Que toute la cité soit experte en éducation et qu’un seul homme réussisse à corrompre tout le monde ?

  • L’idée : L’argument devait montrer que Mélétos ne s’était jamais sérieusement préoccupé d’éducation et avançait une accusation sans fondement.

2. Le dilemme de l’intention (le piège juridique)

  • Prémisse 1 : Personne ne souhaite consciemment être maltraité par les gens avec qui il vit. Si tu rends ton voisin mauvais, il finira tôt ou tard par te faire du mal à son tour.

  • Le dilemme : Si Socrate corrompait réellement les jeunes avec lesquels il vivait chaque jour :

    • Option A (volontairement) : Il serait un homme irrationnel qui chercherait à se faire du mal en rendant mauvais ceux qui l’entourent. Une contradiction logique.

    • Option B (involontairement) : S’il le faisait sans s’en rendre compte, répondait Socrate, Mélétos devrait le prendre à part et l’instruire, au lieu de le traîner devant un tribunal.

  • Conclusion : Mélétos avait tort dans les deux cas : soit l’accusation était illogique (A), soit il s’était trompé d’endroit (B) en poursuivant Socrate au lieu d’en discuter avec lui.

En pratique, Socrate l’attira aussitôt dans un piège logique :

  • Il commença par démolir l’accusation avec l’exemple des dresseurs de chevaux. Quand Mélétos soutint que tous les Athéniens amélioraient les jeunes et que Socrate seul les corrompait, la réponse était absurde : pour éduquer les animaux, il faut un spécialiste, tandis que la foule les gâche. Comment le contraire pourrait-il être vrai pour les humains ?

  • Puis il porta le coup final à la prétendue « corruption ». S’il corrompait vraiment les jeunes avec lesquels il vivait tous les jours, le faisait-il exprès ou non ? S’il le faisait exprès, cela n’avait aucun sens : personne ne voudrait s’entourer de gens mauvais au risque d’en subir les conséquences. S’il ne le faisait pas exprès, répondit Socrate, Mélétos devait le prendre à part et l’instruire, au lieu de le traîner devant un tribunal pénal.

Dans les deux cas, l’accusation de Mélétos s’effondrait.

Socrate redoubla ensuite d’efforts contre l’accusation d’impiété. Mélétos affirmait que Socrate ne reconnaissait pas les dieux de la cité et en introduisait de nouveaux. Mais celui qui introduit de nouvelles divinités doit croire aux divinités. Socrate croyait donc aux dieux, et l’accusation se contredisait elle-même. C’est là que Socrate fit ce que personne ne fait au tribunal : il ne se contenta pas de démonter l’accusation ; il la déclara publiquement arrogante, une expérience destinée à mettre le tribunal à l’épreuve. Environ cinq cents jurés entendirent l’accusé expliquer que leur procès n’était pas un procès. C’était un test.

Sur le plan de l’argumentation, une victoire totale. Pour un homme à qui il manquait trente voix pour rentrer chez lui, une catastrophe : le jury ne jugeait pas la cohérence logique d’un raisonnement, mais se demandait si un homme qui venait de le déclarer incapable de juger méritait le moindre respect.

Troisième coup : réclamer le Prytanée

On t’offre la peine de mort, mais tu demandes à être nourri à vie aux frais de l’État.

Voici le coup qui fait parler de ce procès depuis deux millénaires. « Qu’est-ce que je mérite, demande Socrate, pour ce que j’ai fait pour vous ? » Une récompense, pas une peine. Et la récompense qui convient, c’est d’être entretenu à vie au Prytanée, la salle à manger publique de la cité. Il ajoute ensuite la comparaison qui rend l’offense parfaite : le vainqueur d’une course de chevaux vous fait paraître heureux ; moi, je vous rends vraiment heureux. Le vainqueur n’a pas besoin de manger ; moi, si.

Selon une tradition tardive, sa première contre-proposition fut une amende de vingt-cinq drachmes. Les murmures dans la salle le poussèrent à surenchérir jusqu’à réclamer le Prytanée.2

Puis, comme Criton le pressait au tribunal de proposer davantage puisqu’il allait être tué, Socrate accepta de proposer une amende de trente mines, avec Platon, Criton, Critobule et Apollodore comme garants. Même alors, conclut le texte, il dit qu’il aurait eu l’impression d’être passé pour un homme obstiné. C’était une concession qu’on lui avait arrachée, présentée comme telle.

Pour comprendre tout l’impact de cette scène — et pourquoi la proposition de Socrate sonna d’abord comme une insulte, puis comme une concession résignée — il faut replacer la valeur réelle d’une mine dans l’Athènes des Ve et IVe siècles av. J.-C.

Quelle était la valeur d’une mine ? (Chiffres et pouvoir d’achat)

Dans le système monétaire attique de l’époque :

  • 1 talent = 60 mines

  • 1 mine = 100 drachmes

  • 1 drachme = 6 oboles

Pour se faire une idée de son pouvoir d’achat :

  • 1 drachme correspondait au salaire journalier moyen d’un ouvrier qualifié ou d’un soldat hoplite.

  • 1 mine (100 drachmes) équivalait à environ trois ou quatre mois de salaire d’un travailleur libre.

  • 30 mines (3 000 drachmes) représentaient près de dix années de salaire pour un travailleur moyen, ou la valeur d’une petite propriété.

Le déroulement du procès : pourquoi le premier montant fut un désastre

Selon la procédure athénienne, après sa condamnation, le prévenu devait proposer une contre-peine à l’amende importante ou à la peine de mort réclamée par l’accusation.

  1. La première proposition provocatrice (1 mine) :

    Socrate déclara d’abord qu’il méritait des repas gratuits au Prytanée, la plus haute distinction de la cité. Puis, pour la forme, il proposa une seule mine, en affirmant avec ironie que c’était tout ce qu’il possédait sans tomber dans la misère. Pour les jurés, ce fut une gifle morale : une somme dérisoire — environ un mois de dépenses pour faire vivre une famille — interprétée comme une nouvelle preuve d’arrogance (hybris).

  2. La deuxième proposition (30 mines) :

    Quand ses amis paniquèrent à l’approche de la condamnation à mort, Criton, Platon, Critobule et Apollodore s’engagèrent sur leurs propres deniers comme garants et portèrent la somme à 30 mines.

    Trente mines constituaient une somme très importante : une lourde sanction financière pour tout citoyen aisé et une somme que la cité aurait volontiers encaissée à titre de réparation.

Toute la tragédie logique et humaine de Socrate est là :

  • Le piège moral : Socrate ne voulut jamais « négocier » une peine qui ferait paraître coupable sa vie de philosophe. À ses yeux, proposer une amende revenait à reconnaître qu’il avait commis une faute.

  • La concession arrachée : Accepter que ses amis garantissent les trente mines fut une exception accordée par affection pour eux, et non parce qu’il reconnaissait le bien-fondé du verdict.

  • Le résultat : En annonçant la contre-proposition d’un ton détaché, presque agacé, Socrate la fit paraître aux yeux des jurés non comme un acte de soumission ou de repentir, mais comme une condescendance arrogante. Beaucoup de jurés qui l’avaient déclaré coupable à une faible majorité au premier vote votèrent massivement pour la mort lorsqu’il fallut choisir la peine, peut-être irrités par son refus de plier.

Il restait une dernière possibilité, que personne ne mit officiellement sur la table dans la salle : l’exil. Partir, continuer à parler ailleurs et vivre tranquillement. Socrate répond à cette hypothèse par la phrase la plus citée et la moins comprise du platonisme : si je cessais d’examiner ce que je fais, que ferais-je d’une vie pareille ?

ὁ δὲ ἀνεξέταστος βίος οὐ βιωτὸς ἀνθρώπῳ : une vie sans examen ne vaut pas la peine d’être vécue.

La traduction classique dit : « Une vie sans examen ne vaut pas la peine d’être vécue. » Mais, pour un lecteur d’aujourd’hui, le mot examen évoque tout de suite un contrôle scolaire, un examen médical ou une introspection moralisatrice un peu pesante. Dans le grec de Platon (ἀνεξέταστος), l’idée a la fraîcheur d’un geste quotidien : une vie sans se poser de questions n’est pas une vie. On pourrait donc dire : « Une vie sans questions ne vaut pas la peine d’être vécue » ou « Une vie sans recherche ne vaut pas la peine d’être vécue ». Pour Socrate, cesser de s’interroger sur soi-même et sur le monde n’était pas une solution de rechange pour la vieillesse, mais un marché inacceptable entre la survie biologique et la dignité de l’esprit.

Si l’on lit le grec dans son contexte immédiat, une autre nuance apparaît : ce n’est pas une condamnation des autres, mais l’affirmation par Socrate de son incapacité à changer de métier.

Les juges athéniens — et le jury populaire — pensaient : « Très bien, nous t’avons déclaré coupable. Mais si tu pars maintenant en exil dans une autre cité et que tu te tais, nous ne te condamnerons pas à mort. »

La réponse de Socrate à cette offre hypothétique s’articule sur deux plans :

  • Le plan divin : S’il cessait de faire ce qu’il faisait, il désobéirait au dieu de Delphes, qui lui avait confié la mission de « réveiller » les Athéniens. Mais sachant que personne au tribunal ne le croirait — on y verrait une excuse prétentieuse —, il ajouta une explication humaine.

  • Le plan humain (la phrase incriminée) : Socrate affirme que parler chaque jour de la vertu et se mettre à l’épreuve, ainsi que les autres, est le plus grand bien possible pour un être humain (μέγιστον ἀγαθὸν ἀνθρώπῳ). Une existence qui renonce à cette recherche (ἀνεξέταστος) perd donc, pour lui, sa raison d’être (οὐ βιωτός : « qui ne mérite pas d’être vécue », « invivable »).

Pourquoi la deuxième moitié de la phrase dérange (et pourquoi ce n’est pas une insulte à l’humanité)

Si Socrate voulait dire que toute personne qui ne consacrait pas sa vie à la philosophie avait une existence nulle, ce serait le comble de l’arrogance (hybris) de la part d’un intellectuel méprisant les paysans, les artisans et les citoyens ordinaires.

Mais le sens est radicalement différent :

  1. C’est une affirmation de cohérence personnelle : Socrate dit qu’en raison de sa nature et de sa mission particulières, vivre sans pouvoir poser de questions reviendrait à être un poisson hors de l’eau ou un être humain privé d’air. Ce ne serait pas une « vie », mais une survie végétative.

  2. C’est la raison explicite de son refus de l’exil : L’exil l’aurait contraint au silence ou à l’hypocrisie. Partir ailleurs pour jouer au vieux sage silencieux par peur de mourir aurait transformé toute sa vie antérieure en mensonge. Accepter l’exil à condition de se taire aurait détruit la seule chose qui avait donné un sens à son parcours.

Le verdict : tu le connais déjà

Les chiffres expliquent le prix de ces déclarations. Lors du premier vote, celui de la culpabilité, Socrate perdit de peu : il confirma lui-même que trente voix de plus de l’autre côté auraient suffi à le faire acquitter.3

Au second vote, celui de la peine, la situation empira : selon Diogène Laërce, la condamnation à mort l’emporta avec quatre-vingts voix d’écart. Si tu cherches la pire stratégie de défense de l’histoire, c’est précisément là que tout se joue.

Alors pourquoi ? Les deux sources se contredisent en partie

Platon le montre inébranlable. Xénophon montre un homme qui avait déjà pris sa décision.

Dans l’Apologie de Platon, Socrate est un homme qui ne peut mentir sur lui-même et préfère mourir plutôt que renier la mission qu’il dit avoir reçue du dieu : « J’obéirai au dieu plutôt qu’à vous, et un homme qui vaut quelque chose ne doit pas calculer le danger de la mort, mais seulement se demander s’il agit justement. » C’est la version qui a nourri deux mille ans d’images : le vieil homme qui prend la coupe d’une main ferme pendant que ses disciples pleurent.

Mais il existe une autre Apologie de Socrate, écrite par Xénophon, moins célèbre et plus embarrassante. Socrate y répond à celui qui lui demande pourquoi il ne prépare pas sa défense : « Ne crois-tu pas que j’ai passé toute ma vie à préparer ma défense ? J’ai vécu sans commettre d’injustice, et je considère que c’est la meilleure préparation possible. » Puis vient le détail qui change tout : il avait tenté deux fois de rédiger un discours, mais son signe divin l’en avait empêché. Ce n’était pas une erreur de calcul, mais un obstacle que Socrate interpréta comme la volonté des dieux.

Et ce n’est pas tout : mourir maintenant avait du sens, car s’il vivait plus longtemps, il commencerait à perdre la vue, l’ouïe, la mémoire et le plaisir d’apprendre, et se plaindrait de son déclin. Les dieux lui ménageaient la fin la plus facile et la moins pénible pour ses amis, en le laissant mourir avec un corps encore sain et un esprit affectueux.

Xénophon conclut qu’en se mettant en avant devant le tribunal, Socrate s’était attiré des ennemis et avait rendu sa condamnation plus certaine — et que ce destin semblait cher aux dieux. En une phrase : le plus fidèle de ses défenseurs reconnaît, dans un texte écrit pour le défendre, que Socrate avait provoqué sa propre condamnation.

Les deux versions divergent sur certains points. Si l’on te demande pourquoi Socrate s’est laissé condamner, la réponse dépend de la source antique que tu lis.

L’hypothèse du troll en est une troisième, que j’ajoute moi-même : trois coups d’un homme qui ne voulait pas gagner le procès, mais voulait qu’il reste consigné par écrit. C’est une reconstruction très, peut-être trop, linéaire : lorsqu’on parle de personnes et de choix importants, trois coups suffisent rarement à tout expliquer.

Trente jours de prison et une porte ouverte

Le dernier rebondissement : Athènes aurait dû l’exécuter tout de suite, mais ne le pouvait pas.

Un détail rend le reste encore plus étrange : la sentence ne fut pas exécutée immédiatement. La veille du procès, le navire sacré qu’Athènes envoyait chaque année à Délos avait été couronné. Tant qu’il ne serait pas revenu, la cité devait rester rituellement pure et aucun condamné ne pouvait être mis à mort. Socrate passa ces semaines en prison, avec ses amis qui allaient et venaient et Criton qui arriva à l’aube avec un plan déjà prêt : il y avait de l’argent pour soudoyer celui qui devait dénoncer la fuite, l’évasion était possible et l’exil à portée de main.

Ce qu’Athènes fit ensuite

Athènes n’a jamais fait le procès de son propre procès ; la tradition lui a inventé après coup un récit de rédemption.

Une tradition tardive raconte que les Athéniens, peu après, éprouvèrent tant de remords qu’ils fermèrent les écoles de lutte et les gymnases, expulsèrent les accusateurs et firent mettre Mélétos à mort. Ils honorèrent aussi Socrate d’une statue de bronze réalisée par Lysippe.4 Le véritable coup de grâce historique n’a pas besoin de vengeance : la cité ne jugea jamais le procès. Elle ne se rétracta pas, ne rouvrit pas l’affaire, n’effaça rien. Elle laissa simplement le texte d’un de ses citoyens devenir l’acte d’accusation contre elle-même — et en paie le prix depuis.

Le poison mérite une dernière remarque. Depuis des années, les chercheurs débattent de la compatibilité entre les symptômes décrits par Platon — une paralysie qui remonte des pieds tandis que l’esprit reste lucide jusqu’à la fin — et un empoisonnement par Conium maculatum, la grande ciguë.

En 2001, Enid Bloch soutenait que Platon avait correctement décrit une mort par la ciguë. En 2009, Anthony D. Dayan doutait que tous les symptômes correspondent ; en 2024, après avoir relu le texte grec, il jugeait de nouveau plausible l’hypothèse d’un empoisonnement par la ciguë.

Questions rapides

Socrate voulait-il vraiment être condamné ? Platon dit qu’il a choisi de ne pas mentir, pas qu’il a choisi la mort. Xénophon va plus loin : il affirme que Socrate jugeait préférable de mourir à ce moment-là et qu’un signe divin l’a empêché de préparer sa défense.

Combien de voix lui manquaient pour être acquitté ? Trente, selon Platon, Ap. 36a. Le résultat de 280 contre 221 qui circule sur Internet est une reconstitution moderne.

Qu’était-ce que le Prytanée ? La salle du conseil, où Athènes entretenait des tables publiques. Les bienfaiteurs de la cité et les athlètes revenus victorieux des Jeux panhelléniques avaient le droit d’y manger. Le réclamer comme peine revenait à se déclarer vainqueur.

Pourquoi n’a-t-il pas fui, puisqu’il suffisait de payer celui qui devait le dénoncer ? Dans le Criton, l’argument est que la fuite donnerait raison à ceux qui l’ont condamné ; après soixante-dix ans à profiter des lois athéniennes, s’enfuir reviendrait à reconnaître qu’il avait tort.

Le procès de Socrate en une phrase ? Accusé d’impiété, il aurait pu être acquitté avec une défense ordinaire ; au lieu de cela, il réprimanda le jury et se moqua de lui-même, et le jury — qui devait seulement choisir entre deux peines — choisit la mort.

Sources et références

Sources antiques

  • Platon, Apologie de Socrate, 24b–28a (l’accusation et le contre-interrogatoire), 34b–35d (la famille et les supplications), 36a–38b (les votes, le Prytanée, les peines alternatives et l’exil), 39c–d (la prophétie sur les accusateurs). Texte sur Perseus.
  • Platon, Criton 43a–54d (le projet d’évasion et le dialogue avec les Lois) ; Phédon 58a–c (le navire sacré) et 115c–118a (l’exécution). Criton ; Phédon.
  • Xénophon, Apologie de Socrate, §§ 2–9. Texte sur Perseus.
  • Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres II.39–43 (l’acte d’accusation, l’anecdote de Lysias, les peines alternatives et les traditions ultérieures). Texte sur Perseus.
  • Cicéron, De oratore 1.54.231, la plus ancienne attestation conservée de l’anecdote sur Lysias.

Études et lectures complémentaires

  • Enid Bloch, “Hemlock Poisoning and the Death of Socrates: Did Plato Tell the Truth?”, Plato Journal 1 (2001). DOI.
  • Anthony D. Dayan, “What killed Socrates? Toxicological considerations and questions”, Postgraduate Medical Journal 85, no 999 (2009), p. 34–37. DOI.
  • Anthony D. Dayan, “Death of Socrates: a likely case of poison hemlock (Conium maculatum) poisoning”, Clinical Toxicology 62, no 1 (2024), p. 56–60. DOI.
  • Internet Encyclopedia of Philosophy, “Socrates”, pour le contexte historique du procès et du rétablissement de la démocratie. Biographie.

Notes

  1. L’histoire figure chez Diogène Laërce (Vies et doctrines des philosophes illustres II.40–41) et chez Cicéron ; les chercheurs modernes y voient une confusion avec le Discours contre Socrate du sophiste Polycrate, un exercice rhétorique composé après la mort de Socrate. L’anecdote reste utile pour une autre raison : les Anciens savaient eux aussi que, dans ce tribunal, la forme comptait — et que Socrate l’avait rejetée. ↑
  2. Diogène Laërce II.41, qui attribue le montant à Euboulidès ; dans cette même tradition, une variante mentionne aussi cent drachmes. L’épisode n’apparaît pas dans l’Apologie de Platon : Socrate passe directement au Prytanée, sans revenir sur sa proposition au tribunal. ↑
  3. Personne ne donne le chiffre exact : Platon écrit seulement qu’il manquait trente voix à Socrate (Ap. 36a), et Xénophon ne dit rien. Le résultat de 280 contre 221 est celui qu’on obtient en supposant un jury de 501 membres, le minimum légal pour ces procès ; Diogène Laërce (II.42) parle, lui, d’un écart de quatre-vingts voix. ↑
  4. Diogène Laërce II.43, qui reprend Favorinus, rhéteur du IIe siècle apr. J.-C. : plus de cinq cents ans après le procès. Aucune source athénienne du IVe siècle ne confirme les remords, la fermeture des gymnases ou la statue. La critique y voit le rachat que les cités s’accordaient dans les histoires qui leur plaisaient. ↑